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Discussion: Le bonsaï et Lui.

  1. #1
    Date d'inscription
    avril 2008
    Localisation
    Haute-Savoie Rhône-Alpes
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    3 576

    Le bonsaï et Lui.

    Le bonsaï et Lui
    Une nouvelle de Josette Buzaré.
    Prix de la Nouvelle. Bonneville 1995.

    Après le départ des enfants, Il sombra dans une oisiveté morose. Lorsqu’elle s’affairait en cuisine, Il usait les heures à sa surveillance. Cela l’exaspérait car elle craignait qu’Il réprouve ses techniques rudimentaires. Elle en vint à chercher un passe-temps capable d’occuper le désœuvré pendant les longues soirées d’hiver.
    Cruciverbiste d’occasion, lecteur nonchalant, Il n’aimait pas le sport à la télévision, ne supportait que de rares émissions vagabondes. Sa seule passion n’était qu’estivale. Il l’aurait aimée printanière mais le climat rigoureux qui crachait jusqu’en mai des giclées neigeuses et glaçantes l’empêchait souvent de s’adonner à sa fureur jardinière.
    Il avait les pouces verts. Et les index aussi, jusqu’aux auriculaires. Avec un rare bonheur, Il avait transformé son jardin suspendu aux remparts du village, à la terre fertile et sombre, exposé au couchant, en un parc d’agrément où les soirées d’été s’écoulaient dans la contemplation languide et satisfaite du travail accompli. Grâce à ce don – qu’elle trouvait d’exception, elle qui laissait se faner les bouquets en un jour – Il coupait une branche, une feuille, les plantait, après manœuvres secrètes et rites incantatoires, pour les voir en un temps record se transformer en ramures, en palmes dignes de la plus profonde jungle dayak.
    De Bornéo jusqu’au Japon, il n’y avait qu’un pas qu’elle franchit aisément : elle Lui offrit un bonsaï – chasseurs de têtes et réducteurs d’arbres sont frères au-delà des mers. Passer d’une végétation luxuriante à la mini-sylviculture présentait des avantages : elle récupérait des espaces qui, dans la maison, étaient envahis par une multitude de pots de toutes sortes, de semis protégés du gel jusqu’en des caisses disgracieuses car un bonsaï ne saurait s’accommoder d’un tel voisinage, il faudrait éloigner le vulgaire.
    Elle choisit un coûteux fraxinus au tronc noueux, torturé par un demi-siècle de savants soins sadiques – comme pour le whiskey l’âge est un critère de qualité. Elle ne voyait là qu’un embryon de frêne vulgaire dont le développement avait été freiné par des mauvaises conditions climatiques. Opinion qui fit suffoquer d’indignation le vendeur qualifié, esthète maniéré.
    Le bonsaï et lui se plurent au premier regard. Rien de convenu entre eux tels ces coups d’œil résignés que le nouveau-père jette sur le nouveau-né. En trouvant le rejeton malingre et laid, il soupire à l’idée de devoir pendant deux décennies s’attacher à son éducation dans l’espoir d’une lente amélioration.
    On fit de la place pour l’exigeant locataire. On écarta le superflu pour installer le nécessaire sur un guéridon aux airs vaguement orientaux, devant une fenêtre condamnée à la fermeture éternelle tant les vents coulis sont néfastes aux bonsaïs
    Il lui dispensa des soins attentifs et constants. Sur les rayons de la bibliothèque, les Laurence Pernoud, Docteur Spock et autres Françoise Dolto, relégués au grenier, laissèrent la place aux écrits de Rémi Samson, à de savants ouvrages traduits du japonais, voisinant avec une collection de Rustica rajeunie de quelques Ami des jardins.
    Pendant six mois, ils vécurent tous trois en parfaite harmonie. Jusqu’à l’instant fatal où l’évidence s’imposa : le fraxinus se desséchait, les feuilles se racornissaient et, même, tombaient. Il chercha et trouva une clinique adaptée à la réputation sans faille. Il y conduisit le malade avec toutes les précautions d’usage, sa voiture transformée en ambulance (n’y manquait qu’un gyrophare).
    Elle ne s’émut pas outre mesure. Elle avait l’habitude de ces états d’urgence. Les vingt cinq années écoulées avaient vu leurs lots de membres cassés, d’appendices enflammés, d’accidents sportifs ou ménagers. Jusqu’à solliciter un vétérinaire de campagne qui visita le vieux canari qu’une attaque de rhumatismes déformants empêchait de s’agripper à sa balançoire. L’homme habitué à une pratique de plus de poids avait préconisé un remède pour basse-cour en doses fortement diluées.

    À son retour de la jardinerie, Il était inquiet du traitement que l’on avait fait subir à son cher petit :
    - C’est fou la sauvagerie de ces professionnels ! Celui-là l’a empoigné par le tronc, l’a dépoté sans façon, l’a mis tête en bas, comme un lapin à dépecer, pour examiner ses racines- qu’il a trouvées saines d’ailleurs. Il l’a ensuite défolié avec un entrain pervers. Quand il a pris un sécateur pour tailler à tout va, alors là, j’ai protesté. Mais il m’a dit qu’il savait ce qu’il faisait, que le cas était bénin et qu’il en avait vu d’autres, bien plus alarmants.
    - Comment va-t-il maintenant ? L’as-tu ramené ?
    - J’ai dû le laisser là-bas. Pas de gaieté de cœur. Mais il est en bonne compagnie. Le nombre de bonsaïs souffreteux est étonnant ! Le responsable m’a assuré qu’il leur parlait souvent.
    Sans rire, elle lui demanda si les visites étaient permises. Il lui apprit les horaires stricts de l’établissement. Mais pour une première hospitalisation les spécialistes recommandaient l’isolement en quarantaine.
    Au bout du temps réglementaire, ils allèrent aux nouvelles. À l’entrée, il lui demanda d’attendre, il irait en éclaireur. Si le spectacle était supportable, elle viendrait.
    Elle lui trouva bel aspect : de jeunes pousses d’un vert tendre auguraient de l’entrée en convalescence. D’autres pensionnaires semblaient mal en point. À mi-voix Il lui confia qu’ils étaient condamnés. Elle remarqua au tronc de chacun une étiquette portant le numéro de téléphone du propriétaire anxieux, au cas où…

    Un soir, en revenant fourbue d’une escapade citadine, elle trouva le fraxinus installé sur son piédestal. Toutes affaires cessantes, Il avait couru le délivrer à l’annonce de son complet rétablissement.

    Dès lors tout alla pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il cultiva son jardin et regarda son bonsaï ne pas pousser, attendant sans impatience l’heureux temps où ses enfants lui donneraient la joie de pratiquer l’art d’être grand-père.
    Dernière modification par Mirabelle ; 16/02/2012 à 20h58.
    "La terre n'est pas un don de nos parents. Ce sont nos enfants qui nous la prêtent"
    proverbe amérindien.

    Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement
    Et les mots pour le dire arrivent aisément.
    Boileau.

    http://www.jardipedia.com/mon-jardin.php?u=885

  2. #2
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    un régal !! et si bien écrit et on sent que c'est du VECU !!!hihihi
    depuis le jardinier aux pouces verts jusqu'à l'art d'etre gd pere !!qui ne se reconnait pas un petit peu !!
    la patience est un arbre aux racines amères mais aux fruits très sucrés

  3. #3
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    Mais c'est qu'elle a une belle plume la Josette ! Moi j'aime beaucoup

  4. #4
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    Enfin Josette !!! Un Fraxinus à l'intérieur, quelle erreur !

  5. #5
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    j'aime beaucoup cet écrit
    « Je n'aime pas le mot tolérance, mais je n'en trouve pas de meilleur »
    Gandhi

  6. #6
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    juin 2008
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    C'est remarquablement bien écrit, j'adore l'histoire, cette complicité et cet humour. Merci
    Aequam memento servare mentem. (Horace)
    ·o.

  7. #7
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    très bon merci Mir
    blog : :http://ker-asie.blogspot.fr/
    « La beauté n'est qu'un piège tendu par la nature à la raison. »
    de Voltaire
    « Je plains l'homme accablé du poids de son loisir. »
    de Voltaire

  8. #8
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    mars 2009
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    bien écrit, avec style humour et tendresse ! J'en aurait lu davantage avec plaisir .
    " An douar so kozh med n'eo ket sod :La terre est vieille mais elle n'est pas folle "

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